• Christian Bobin

    Christian Bobin 

     

      

    Tour à tour poète, moraliste et diariste, il est l'auteur d'une œuvre fragmentaire où la foi chrétienne tient une grande place.

    Un homme qui, pourtant, croit à l’Amour comme un fou - en lui reconnaissant un A immense.

    Un amoureux permanent, mais qui a su intégrer à sa jubilation et à ses fièvres la lenteur, la patience, le silence, et même le vide. Un homme qui sait nous faire ressentir la plénitude lumineuse même de ce qui pourrait ressembler à des absences grises, mais avec tant de subtilité qu’il nous fait tressaillir longtemps encore après que nous l’ayons lu.

     

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    Aimer

    Aimer quelqu’un c’est le lire.

    C’est savoir lire toutes les phrases qui sont dans le cœur de l’autre, et en lisant le délivrer.

    C’est déplier son cœur comme un parchemin et le lire à haute voix.

    Une mère lit dans les yeux de son enfant avant même qu’il sache s’exprimer.

    Il suffit d’avoir été regardé par un nouveau-né pour savoir que le petit homme sait tout de suite lire. Il dévore le visage de l’autre.

    Ce qui peut se passer de plus terrible entre deux personnes qui s’aiment, c’est que l’une des deux pense qu’elle a tout lu de l’autre et s’éloigne.

    Peut-être que chacun de nous est comme une maison avec beaucoup de fenêtres On peut appeler de l’extérieur et une ou deux fenêtres vont s’éclairer mais pas toutes.

    Et parfois, exceptionnellement, ça va s’éclairer partout, mais ça, c’est extrêmement rare. Quand la vérité éclaire partout, c’est l’amour.

     

     


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    Ces petits riens qui font tout

    Si vous me demandez quels sont les vrais trésors aujourd'hui, à l'heure qu'il est, à cette époque de ma vie, je répondrais : la patience et l'humeur bonne.

    Oui : une bonne humeur. J'ai entendu, il n'y a pas longtemps, un plâtrier siffler, mais - comment dire...? - il avait mille rossignols dans sa poitrine, il était dans une pièce vide, il enlevait un vieux papier peint, il était seul depuis des heures à cette tâche et il sifflait. Et cette image m'a réjoui et j'ai eu comme l'intuition que cette humeur-là rinçait la vie, la lavait, comme si cette gaieté de l'artisan réveillait jusqu'à la dernière et la plus lointaine étoile dans le ciel.

    Ça, vous voyez, ce sont des riens, des moins que rien, des micro-événements, des choses minuscules, mais ce sont ces événements qui fracturent la vie, qui la rouvrent, qui l'aident à respirer à nouveau.

    Lorsque de tels événements adviennent, croyez-moi, vous le savez. Vous le savez parce qu'une sorte de gaieté vous vient. C'est sans valeur marchande, la gaieté, sans raison, sans explication ! Mais c'est comme si, tout d'un coup, la vie elle-même passait à votre fenêtre avec une couronne de lumière un peu de travers sur la tête. 

    Je vais vous donner un exemple que tout le monde va comprendre tout de suite. Quand on a trente ans à peu près, l'âge des bandes d'amis, et que c'est l'été, cette saison incroyablement belle, et que l'on tente de traverser une rivière sans trop se mouiller, que fait-on ? On passe d'un galet à l'autre. On peut gagner, c'est-à-dire arriver sur l'autre rive indemne. Mais on peut aussi perdre tout d'un coup, glisser brusquement, tomber, se mouiller... et s'apercevoir que perdre, c'est encore plus drôle que de gagner, et que ce n'est pas grave !

    Ce qui comptait, ce n'était pas d'atteindre l'autre rive indemne mais d'être ensemble, vivant, de se réjouir de petits riens comme ceux-là.

     

    Christian Bobin


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  • Conte

     

    Un homme arrive au paradis. Il demande à un ange, à son ange, de lui montrer le chemin qu'ont dessiné ses pas sur terre, par curiosité.

     " Rien de plus simple," dit l'ange.

     L'homme contemple la trace de ses pas sur cette terre, depuis son enfance jusqu'à son dernier souffle.

     Quelque chose l'étonne parfois, il n'y a plus de traces.

     Parfois, le chemin s'interrompt et ne reprend que bien plus loin.

     L'ange dit alors  : "parfois votre vie était trop lourde pour que vous puissiez la porter. je vous prenais donc dans mes bras, jusqu'au jour suivant où la joie vous revenait, et alors vous repreniez votre chemin."

     


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    Dieu

     

     

    Dieu, c'est le nom de quelqu'un qui a des milliers de noms.

    Il s'appelle silence, aurore, personne, lilas, et des tas d'autres noms, mais ce n'est pas possible de les dire tous, une vie entière ne suffirait pas et c'est pour aller plus vite qu'on a inventé un nom comme celui-là, Dieu, c'est un nom pour dire tous les noms, un nom pour dire quelqu'un qui est partout sauf dans les églises, les mairies, les écoles et tout ce qui ressemble de près ou de loin à une maison.

    Car Dieu est dehors, tout le temps, par n'importe quel temps, même l'hiver, et il s'endort dans la neige et la neige pour lui se fait douce, elle ne lui donne que sa blancheur avec quelques étoiles piquées dessus, elle garde pour elle la brûlure du froid.

    Dieu n'a pas de maison, il n'en a pas besoin et d'ailleurs lorsqu'il voit une maison, il ouvre les portes, déchire les murs, brûle les fenêtres et c'est tout qui entre avec lui, le jour, la nuit, le rouge, le noir, tout et dans n'importe quel ordre, et alors, et alors seulement, les maisons deviennent supportables, alors seulement on peut les habiter, puisqu'il y a tout dedans, le soleil, la lune, la vie très folle, la douceur de la très grande folie, les yeux pervenche de la folie.

    Et Dieu repart ailleurs, toujours ailleurs : à force de traîner les chemins, de s'endormir partout, dans les sources, dans les fougères, dans le nid des mésanges, ou dans les yeux des tout-petits Dieu a une drôle d'allure, vraiment.
     
    Christian Bobin


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    L'autre

    Faire sans cesse l'effort de penser à qui est devant toi, lui porter une attention réelle, soutenue, ne pas oublier une seconde que celui ou celle avec qui tu parles vient d'ailleurs, que ses goûts, ses pensées et ses gestes ont été façonnés par une longue histoire, peuplée de beaucoup de choses et d'autres gens que tu ne connaîtras jamais.

    Te rappeler sans arrêt que celui  ou celle que tu regardes ne te doit rien, ce n'est pas une partie de ton monde, il n'y a personne dans ton monde, pas même toi.

    Cet exercice mental - qui mobilise la pensée et aussi l'imagination - est un peu austère, mais il te conduit à la plus grande jouissance qui soit :

    aimer celui ou celle qui est devant toi, l'aimer d'être ce qu'il est, une énigme -

    Et non pas d'être ce que tu crois, ce que tu crains, ce que tu espères, ce que tu attends, ce que tu cherches, ce que tu veux.
     
    Christian Bobin


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  • La lumière du monde

     

    Le cœur est un instrument d’optique bien plus puissant que les télescopes de la Nasa. C’est le plus puissant organe de connaissance, et c’est une connaissance qui se fait sans aucune préméditation, comme si ce n’était plus nous qui faisions attention à l’autre, comme s’il n’y avait plus qu’une attention pure et une bienveillance fondée sur la connaissance de notre mortalité commune.

    Si la lumière est si peu recherchée, c’est parce que chacun de nous sait que le moindre don est hors de prix. C’est pour cela qu’on ne se bouscule pas sur l’échelle qui monte jusqu’aux étoiles. Si c’était facile, on verrait se multiplier les candidats.

    C’est le feu qui décide, le feu de l’esprit, et il passe où il veut. Il n’a besoin pour prendre que d’un bois sec, c’est-à-dire d’un cœur ferme. D’ailleurs, le Christ n’a rien écrit.

    La lumière du monde ne vient pas du monde : elle vient de l’embrasement de ces cœurs purs, épris plus que d’eux-mêmes de la simplicité radicale du ciel bleu, d’un geste généreux ou d’une parole fraîche.

    Le sourire est une chose sacrée, comme tout ce qui répond par une réponse plus grande que la question. Moi qui suis entêté de solitude, je dis que le plus merveilleux de tout, c’est le sourire. C’est une des plus grandes finesses humaines.

    J’ai beau avoir lu les philosophes, je suis très sceptique quant à la métaphysique, mais quand je parle avec quelqu’un d’âgé, je suis plus proche d’une philosophie vivante que dans les livres de philosophie.

    Le mieux est de ne se faire aucune illusion sur l’histoire des sociétés. Je pense qu’aucune n’a accueilli la lumière, et pourtant notre époque est pire : c’est la première fois qu’on a supprimé le ciel.

     

     Christian Bobin

     


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  • La plus vive

     

    La plus vive

     


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    Le manque

      

    On a besoin de connaître des choses telles que l’ennui, le manque, l’absence, pour connaître la présence, la joie et l’attention pure. On a besoin d’une chose pour aller vers une autre.

    À la racine d’Internet, il y a le désir qu’on ait tout, tout de suite. Que surtout nul ne souffre plus d’un manque. Or, je pense que c’est une souffrance que d’avoir tout à sa disposition, sans intervalles. On devient soi-même comme une chose au milieu des choses.

    Alors qu’on a besoin que certaines vitres de la maison soient cassées. Et que le vent entre ! Besoin de certains défauts, de certains manques, de certaines brisures, pour pouvoir respirer.

      


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    Lien précieux

      

    Je suis un jour entré dans un lien où chaque parole de l'un était recueillie sans faute par l'autre. Il en allait de même pour chaque silence.

     Ce n'était pas cette fusion que connaissent les amants à leurs débuts et qui est un état irréel et destructeur. Il y avait dans l'amplitude de ce lien quelque chose de musical et nous y étions tout à la fois ensemble et séparés, comme les deux ailes diaphanes d'une libellule.

     Pour avoir connu cette plénitude, je sais que l'amour n'a rien à voir avec la sentimentalité qui traîne dans les chansons et qu'il n'est pas non plus du côté de la sexualité dont le monde fait sa marchandise première - celle qui permet de vendre toutes les autres.

     


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    Prier

     

    A quoi çà sert de lire. A rien ou presque. C'est comme aimer, comme jouer. C'est comme prier.


    Les livres sont des chapelets d'encre noire, chaque grain roulant entre les doigts, mot après mot.


    Et c'est quoi au juste, prier. C'est faire silence. C'est s'éloigner de soi dans le silence.


    Peut-être est-ce impossible. Peut être ne savons-nous pas prier comme il faut : toujours trop de bruit à nos lèvres, toujours trop de choses dans nos coeurs.


    Dans les églises, personne ne prie, sauf les bougies.

    Elles perdent tout leur sang. Elles dépensent toute leur mèche. Elles ne gardent rien pour elles, elles donnent ce qu'elles sont, et ce don passe en lumière.

    La plus belle image de prière, la plus claire image des lectures, oui, ce serait celle-là : l'usure lente d'une bougie dans l'église froide.

      

    Christian Bobin


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